Au Club ciné du Lycée Mariette, on voit des films certes ... mais on réfléchit
surtout, on lance des pistes aussi, on analyse des séquences, on dissèque des plans ...
Cette année, pour tenter de mettre en perspective La Vague, on a décidé de faire les choses dans l'ordre chronologique : quitte à réfléchir sur l'utopie et la contre-utopie (cahier des
charges imposé par BSB, doit-on le rappeler !), autant commencer par l'un des plus importants cinéastes germanophones de l'histoire du cinéma et qui a été aussi celui qui a quasiment inventé le
cinéma d'anticipation (le plus souvent dystopique par ailleurs) à savoir Fritz Lang. D'où l'idée de se pencher, pour commencer notre réflexion, sur Metropolis, un classique d'une des
périodes les plus fécondes de l'histoire du cinéma allemand. Ce qui suit n'est pas une critique du film mais plutôt des pistes de réflexion soulevées au cours de nos deux dernières séances de
travail. Les parties "synopsis" et "quelques mots sur le film" sont proposées par Monsieur Popu. Une deuxième partie devrait suivre : elle sera consacrée aux questions politiques soulevées par le
film. Enfin, un grand merci à Mademoiselle Flamand qui, de loin mais de manière efficace, a contribué à rendre cette réflexion enrichissante pour tous.
Le Club ciné du Lycée Mariette.
Metropolis de
Fritz Lang (1927).

Synopsis :
Le fils du grand industriel qui dirige Metropolis, la cité du futur, découvre les terribles conditions de travail des ouvriers qui vivent sous terre. Il tente d’apaiser leur révolte destructrice,
menée par un robot qui a pris apparence humaine.
Quelques mots sur le
film : Projet pharaonique (plus d’un an de tournage, des milliers de figurants), le film de Lang, scénarisé par sa femme Théa Von Harbou, a coûté très cher à l’UFA. Ce fut un échec
commercial assez retentissant alors que le couple était à son apogée notamment depuis le premier volet de la saga consacrée à Mabuse. Le film est coupé dès le lendemain de la première en janvier
1927, puis mutilé et remonté pour sa sortie américaine. Il manque aujourd’hui environ 30 mn de pellicule. Sur le fond, il a suscité de vives critiques de la part de quelques intellectuels de
l’époque. Ainsi, H.G. Welles dans le New York Times dénonce un film « qui concentre à peu près tous les
clichés, toutes les bêtises, toutes les platitudes imaginables sur le progrès mécanique ». Les « copains » cinéastes ne sont pas forcément plus tendres. Ainsi, Luis Buňuel
déclarait en 1927 que « ce qui nous y est raconté est trivial, ampoulé, pédant, d’un romantisme suranné ». Lang est aussi attaqué sur
l’ambiguïté du message final. Lui-même a déclaré quelques temps plus tard : « (…) je n’aime pas Metropolis parce que je trouve que le film essaie de régler un problème social d’une manière puérile ». Quelques décennies plus tard, le film est considéré comme un
classique surtout en raison de sa force visuelle. Ce qu’affirme Luis Bunuel dès 1927 : pour lui, Metropolis est « le plus merveilleux livre d’images qui puisse se composer ».
Utopie et dystopie
dans Metropolis : Le film de Fritz Lang est intéressant dans la mesure où il établit une sorte de va-et-vient entre utopie et
contre-utopie.
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ELEMENTS
PERMETTANT DE RATTACHER LE FILM A L’UTOPIE
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ELEMENTS PERMETTANT D’ENVISAGER LE FILM COMME UNE
CONTRE-UTOPIE
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I/ Le lieu.
(du grec ou :
non ; topos : lieu) en aucun lieu, un non-lieu, lointain, insulaire, isolé, inaccessible ... Metropolis, la cité du futur,
création de Joh Fredersen, ne peut être située. La partie supérieure de cette cité s'apparente à un paradis perdu caractéristique de l'Utopie. La classe supérieure de Metropolis y vit
dans la paix, la joie, l'harmonie et l'insouciance. Les formes du décor (nombreuses lignes courbes) s'opposent aux lignes verticales et horizontales qui emprisonnement les travailleurs de
la partie souterraine (Lang utilise d'ailleurs le surcadrage).
III/ Vision de
l’Homme.
1. Le
film repose sur le thème classique de l’affrontement entre le Bien et le Mal. A la fin du film, le Bien triomphe (cf. séquence du combat entre Freder et Rotwang au sommet de la
cathédrale : il s’achève par la mort du savant fou).
Ce combat est symbolisé par la confrontation du noir (Rotwang) et du blanc (Freder), un des codes esthétiques de
l’expressionnisme au cinéma.
On peut noter le recours aux références gothiques de la fin du Moyen et du début de la Renaissance en Allemagne (tour de Babel
rappelant Pieter Bruegel l’Ancien, clin d’œil aux danses macabres, présence d’une cathédrale qui dénote dans le paysage ultra-moderne de Metropolis tout comme la maison de
Rotwang).
Les références au christianisme (les catacombes qui rappellent le christianisme primitif) et aux mythes bibliques (comme
Babel ou Moloch) achèvent d’inscrire le film dans un environnement
religieux.
Autres références au christianisme : Existence de Freder avant la
découverte de la ville basse : divertissement (par opposition au monde d’en bas), abondance type « Jardin des délices » cf Bible. Image convenue de l’utopie comme lieu de
bien-être (pays de cocagne, Eldorado, etc…) + Figure paternelle du Créateur de la cité idéale de Metropolis : Fredersen (cf réplique de Freder « Père, vous êtes le cerveau d’une ville magnifique ») + Destruction de la ville basse par l’inondation : colère divine, expression de la
destruction des villes bibliques ; punition divine. Notion de fléau (cf Bible : référence visuelle à l’arche de Noé : rassemblement des enfants autour de Maria). + Idée
messianique : attente du « médiateur » entre le « cerveau » et la « main ». Seule Maria sait le reconnaître. Or Maria renvoie à Marie = connotation
chrétienne. D’ailleurs, la première fois où Maria s’est présentée devant Freder accompagnée des enfants, n’a-t-elle pas parlé de « Frères et sœurs ». Connotation biblique. Maria
a reconnu en Freder le Fils de Fredersen mais aussi le « médiateur » = idée messianique ; il est l’élu. Le culte messianique ne relève-t-il pas lui aussi de l’utopie ? Qui plus est, le personnage de Freder place souvent sa main sur sa poitrine (cœur). Son attitude le révèle. Autre élément
probant : dans les catacombes, une lumière descent sur lui (dogme de la désignation). Autre connotation chrétienne qui fait de Freder un nouveau Messie : à la mort de l’ouvrier
qui lui est venu en aide et avec lequel il avait échangé ses vêtements, l’homme, dans un dernier souffle, dit être « resté fidèle ». Référence au Nouveau Testament. Dimension
apostolique.
2. Le
thème de la dualité profonde de l’être humain est aussi au cœur du film. Ce questionnement de l’identité humaine est récurrent dans le cinéma de Fritz Lang tant en Allemagne qu’à
Hollywood. Le personnage qui incarne le mieux cette dualité est Maria, tantôt prédicatrice pacifique dans les catacombes de Metropolis tantôt robot
humanisé au service du plan de vengeance ourdi par Rotwang contre le maître de Metropolis. Sur le plan plastique, cette dualité s’exprime par l’omniprésence des ombres, autre marqueur
de l’expressionnisme et la stylisation des jeux de lumières (importance du chef opérateur).
V/ Le temps à Metropolis.
Notion d’uchronie : Deux temporalités co-existent à
Metropolis :
-Horloge du travail : sur un cadran : 10h. Evocation du rythme infernal de travail (Freder : « père, les 10heures ne prendront-elles jamais fin ? »).
-Horloge du temps humain : temporalité réaliste et conforme à la nôtre (plan sur la montre de Fredersen : sur le
cadran : 12h).
Un plan montre ces deux temporalités, illustrées par 2 cadrans l’un en dessous de
l’autre.
La mesure du temps selon le cadrant des 10h relève de l’uchronie : rentrer dans une autre
temporalité.
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II / La vision de la ville.
Elle offre au regard
du spectateur une architecture audacieuse et futuriste qui écrase l’homme (cf. quelques plans en plongée qui ponctuent le film). Constructions monumentales. Opposition entre ville
supérieure et ville souterraine, notamment la salle des machines : dans la séquence de la vision de Freder, on a l’impression d’un lieu tout droit sorti de l’Enfer (cf.
fumées).
IV/ Les dérives de la science.
Le film met en scène la figure du savant fou, du créateur omnipotent qui met son savoir et sa création au service du mal ou
d’une vengeance personnelle dans le cas de Rotwang. Le personnage de Rotwang n’est pas sans rappeler les autres personnages machiavéliques de l’œuvre de Lang comme Mabuse, lui-même
rappelant le docteur Caligari de Robert Wiene. Tous pratiquent l’hypnose pour soumettre leur monde.
VI/ Les dérives de la civilisation industrielle.
Le film met en scène l’asservissement des ouvriers
aux machines. La 1ère séquence du film les montre en plans larges qui accentuent leur déshumanisation (uniformes identiques, démarches robotiques, ils n’ont pas de nom mais un
numéro, réplique d’un ouvrier à Freder : « il doit y avoir quelqu’un à côté de la machine » : volonté humaine soumise au
diktat de la machine ; machine dévoreuse d’hommes : une vision de Freder évoque un sacrifice humain à Moloch). Cet aspect du
film influencera probablement Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes où l’on retrouve la critique d’un travail qui aliène
l’homme.
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NOTES :
Moloch : dans la tradition biblique, divinité à laquelle les Ammonites sacrifiaient leur premiers-nés en les jetant dans un brasier. Dans la démonologie
chrétienne du 16ème siècle, Moloch symbolise aussi le démon.
Babel :
projet du roi Nemrod souhaitant construire une tour dont le sommet devait atteindre le ciel. L’impossibilité de l’achever (en multipliant les langues afin que les descendants de Noé ne se
comprissent plus) est le symbole du châtiment du Dieu voulant punir les hommes de leur orgueil.
Le robot
créé par Rotwang est une référence directe au roman de Villiers de L’Isle-Adam L’Eve future, paru en 1886. Lord Ewald est un homme désespéré :
il est amoureux d’une femme d’une grande beauté mais dotée d’un esprit médiocre. Il confie son désarroi à son ami, le scientifique Thomas Edison qui propose une solution au problème de Lord
Ewald : créer une créature mécanique parée de toutes les qualités, beauté, sensibilité et intelligence. Premier auteur à aborder le thème de la machine à visage humain (rien à voir avec
l’automate).
Uchronie : (du grec :ou : non ; chronos : temps) hors du temps (ou temps de fantaisie, ou temps
arrêté...).
SOURCES :
Michel CIMENT, Fritz Lang : le meurtre et la loi, Découvertes Gallimard, 2003.
Aurélien FERENCZI : Fritz Lang, Le Monde et Cahiers du cinéma, 2007.
Fritz LANG, Trois lumières : écrits sur le cinéma, Ramsay Poche cinéma, 2007.