Partager l'article ! Quand Fritz Lang dissèque la démocratie américaine : Fury (1936): Après avoir quitté l’Allemagne nazie et être passé ...
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Mariette, de nos lycées au cinéma Les Stars,
des Stars au Boulevard Sainte-Beuve( il n'y a qu'un pas), de Boulogne à Cannes - en mai, pour le festival...
Et de nous à vous, amoureux du cinéma, via ce blog.
Après avoir quitté l’Allemagne nazie et être passé rapidement par la France (réalisation de Liliom en 1934), Fritz Lang débarque aux Etats-Unis et plus précisément à Hollywood. Il signe alors un contrat avec David O. Selznick, qui le lie à la M.G.M. Après plusieurs projets qui n’aboutissent pas, Lang propose l’idée de Fury qui retient l’attention du studio. Le film sort en 1936 et si l’on en croit le réalisateur allemand, " Fury était un film dans la lignée de ce que j’avais commencé en Europe avec M. "
Fritz Lang plus que jamais pertinent pour analyser les "dérapages" totalitaires des démocraties. Un cinéma toujours d'actualité comme en témoignent l'expo consacré à Metropolis à la Cinémathèque de Paris et la sortie de Fritz Lang au travail aux éditions des Cahiers du cinéma.
A l’origine du scénario, co-écrit par Fritz Lang, il y a un fait divers, lu dans les journaux par le réalisateur : un lynchage près de San Francisco est le prétexte pour Lang de faire un film à forte tonalité politico-sociale assez caractéristique de ses premières productions hollywoodiennes (voir aussi J’ai le droit de vivre en 1937 avec Henry Fonda et Casier judiciaire en 1938). Les trois films ont d'ailleurs pour vedette féminine Sylvia Sydney. Fury est une réflexion profondément désenchantée sur le fonctionnement de la justice dans une grande démocratie (voir discours final de Joe au tribunal).
Fury est un film qui parle d'hier (les années 30) mais qui entre pourtant en résonnance avec aujoud'hui. Pourquoi ? Comment ? Voici quelques pistes de réflexion...
1/Une réflexion sur l'ambivalence de la nature humaine.
ð Loin de tout manichéisme, les individus mis en scène par Fritz Lang ne sont ni bons ni mauvais mais souvent les deux : ainsi, dans Fury, Joe, amoureux transi face à Kat, volontiers moralisateur face à ses frères dans la 1ère partie du film, bascule du côté obscur dans la 2ème partie : sa soif de vengeance le rend semblable à ceux qui lui ont fait du mal. A l'inverse, le criminel peut aussi se révéler humain : ainsi, l'aveu d'une des accusés au procès témoigne de la possibilité de se repentir (voir aussi la séquence finale de M Le Maudit).
ð Sur un plan plastique, Fritz Lang privilégie alors l'opposition entre l'ombre et la lumière (en particulier sur les visages lors de la scène de l'incendie de la prison). D'où l'importance aussi des miroirs, glaces ou vitrines dans Fury comme dans d’autres de ses films. Elles traduisent les combats intérieurs du héros, sa conscience malmenée au moment de faire un choix moral. (voir aussi La femme au portrait).
2/ La confrontation individu/foule.
ð Le héros langien est souvent un homme traqué dans une atmosphère de claustrophobie et d'asphyxie (cf. la prison dans Fury). Il apparaît écrasé par le destin, victime d'un enchaînement de circonstances qui le conduisent à sa propre perte. Il doit alors se démener pour prouver son innocence (thème du faux coupable présent aussi dans le cinéma d'Alfred Hitchcock). Jean-Luc Godard parlait ainsi du cinéma de Lang : "Tous les scénarios de Lang sont construits de la même façon : le hasard force un personnage à sortir de sa coquille d'individualiste et à devenir un héros tragique dans la mesure où il force la main au destin qui lui est brusquement imposé".
ð Dans son parcours, ce héros est fatalement confronté à une foule incontrôlable, mue par l'impulsivité plutôt que par la réflexion. Elle est intolérante, volontiers xénophobe, traversée de peurs nourries par les préjugés. La foule, chez Fritz Lang, met en avant l'irrationnel collectif couvant au fond de l'homme révélant ainsi ses plus bas instincts. D'ailleurs, Kat, l'héroïne de Fury le verbalise clairement : "une foule ne pense pas". On retrouve ce constat - plutôt pessimiste et qui oppose le réalisateur allemand à la vision d'un Eisenstein par exemple - dans M Le Maudit et Metropolis.
3/ Une réflexion plus politique sur les limites des sociétés démocratiques.
La plupart des films de Lang mettent en avant les dangers qui guettent toute société démocratique, alertent le spectateur sur les dérives totalitaires possibles dans toute démocratie.
ð Fritz Lang montre dans Fury mais aussi dans M Le Maudit une société faite de dénonciations, de rumeurs, de fausses informations. Le volet central du film est occupée par la circulation de la rumeur (scène du barbier + les femmes jouent au "téléphone arabe" = plan de coupe des poules, marque d'un regard omniscient et subjectif du réalisateur qui utilise le "montage attraction" défini par André Bazin dans Qu'est-ce que le cinéma ? comme "le renforcement de sens d'une image par le rapprochement avec une autre image qui n'appartient pas nécessairement au même événement" ). L'information est alors amplifiée, déformée et attise la volonté de faire justice soi-même. Cette même société est traversée de réflexes xénophobes : dans Fury, on ne cesse de jeter l'opprobre sur l'étranger : le tueur est censé venir de Chicago ; au tribunal, les témoins affirment que les incendiaires venaient d'ailleurs. Joe est le parfait bouc-émissaire permettant à la petite ville de déverser son trop plein de haine; d'assouvir sa soif de vengeance et , par la même, de souder les différents éléments de cette communauté dont l'union est éclatante au moment du procès. Lang parle alors de la société américaine comme il parlerait de la société allemande sous le nazisme : en 1936, c'est le Juif qui est le bouc-émissaire.
ð le conflit entre la loi et l'illégalité est un thème récurrent chez Lang. La justice y est toujours battue en brèche : non respect de la présomption d'innocence (le héros est jugé coupable sans procès ; il n'est pas à l'abri de l'arbitraire), recours à des pratiques interdites par la loi (dans Fury le lynchage), les forces de l'ordre ne sont pas respectées (assaut de la prison, autorité du shérif bafouée), accumulation de mensonges dans le prétoire par les témoins après serment. Ce n'est plus la Loi qui gouverne mais la pression de la foule.
ð l'attitude des politiciens est, à cet égard, aussi exemplaire : leur intérêt personnel prend le pas sur la Loi (l'arrestation d'un coupable devient une priorité, peu importe qui il est). La démagogie est aussi très présente dans les discours des mêmes politiciens : ainsi, dans Fury, n'entend-on pas qu'"on n'envoie pas la troupe en année électorale" ou encore que la "troupe heurte la fierté du peuple" !
4/ Le pouvoir de l’image.
Très amer quant au fonctionnement de la justice dans des sociétés soi-disant démocratiques, Fritz Lang accorde dans Fury beaucoup de crédit au pouvoir de l’image et défend la thèse de la caméra-témoin, révélatrice de la vérité. La scène du procès de Joe est, à cet égard, exemplaire : alors que les témoins, paisibles citoyens mais lyncheurs potentiels et aussi menteurs que des arracheurs de dents, se succèdent à la barre, les images tournées par les journalistes (doubles probables du réalisateur) viennent faire éclater la vérité.
Eric Popu